DÉBRIDER NOS CORPS EN VIE

Carte blanche offerte à Anne-Marie Guilmaine par Le Carrousel autour du spectacle Une petite fête – Cabaret de la dissidence

CAPSULES AUDIO

COLLAGE DE RÈGLES

CHAMBOULER LES CONVENTIONS

RÈGLES AU THÉÂTRE, RÈGLES PARTOUT

CERNER LA DISSIDENCE

PUNKITUDE

DES ESPACES DE LIBERTÉ

COLLAGE DE POSSIBLES

EXPÉRIMENTONS!

SOMMES-NOUS DE LA PÂTE À MODELER?

CHAOS DANS LE TROUPEAU

UNE FOULE EN MARCHE

RÈGLES À SUIVRE POUR ÊTRE PLUS LIBRES

CAPSULE 1 - COLLAGE DE RÈGLES

        Nous, les adultes, demandons beaucoup de choses aux enfants.

        Nous exigeons. Nous interdisons. Nous obligeons. Nous leur parlons à l’impératif. Nous le faisons pour leur bien. Leur sécurité. Leur santé. Leur civilité. Pour les protéger des dangers qui menacent de toute part et nous enserrent le cœur d’angoisse. Pour les rendre aptes à entrer en contact avec les autres, les armer de stratégies dans la « gestion » de leurs émotions. Nous mettons en place des règles d’hygiène, de conduite, de savoir-vivre.

 

        Nous, les gens de théâtre, demandons beaucoup de choses aux spectateur·rice·s. Alors pour les enfants spectateur·rice·s, qu’est-ce que ça doit peser lourd sur leurs épaules!

 

        Mais qu’arriverait-il si les obligations et les interdictions tombaient tout à coup, si des artistes s’employaient à donner du lousse aux conventions? Est-ce que les enfants spectateur·rice·s se lèveraient pour courir, monter sur scène, hurler, faire des danses bizarres?

 

        L’astuce de Marie-Eve Huot et de Martin Bellemare est de nous permettre (à nous, adultes et enfants) de projeter nos rêves de délinquance sur les trois humains doux et drôles orchestrant Une petite fête : Némo, Mathieu et Pénélope. Leur humble extravagance et leur retenue naturelle nous rappellent des personnages fellinesques. Et même si ces trois-là ont un « tout petit peu d’adulte » en eux, en elle, Némo, Mathieu et Pénélope sont opérateur·rice·s de folies et de permissions. Celles de regarder ce qu’il ne faut pas regarder. Écouter ce qu’il ne faut pas entendre. Toucher ce qu’il est interdit de toucher. Montrer du doigt. Dire des secrets. Se travestir. Se dévêtir. Faire du hoola hoop quand ça leur chante. Détruire, montrer du doigt, laisser le corps être mou, voire disgracieux.

 

        Une petite fête célèbre la nécessité d’aménager des temps et des espaces de liberté, de remise en question, voire de résistance.

CAPSULE 2 - CHAMBOULER LES CONVENTIONS

DANS LES PAS DE BELL HOOKS :
APPRENDRE À TRANSGRESSER

        Dans Une petite fête, Pénélope pose cette question fondamentale : « Et pourquoi je le ferais pas? » Nous, les adultes, à juste titre apeuré·e·s par le monde que nous léguons à nos enfants, tentons de leur apprendre à se défendre, à se méfier, à se prémunir, en les dotant de moyens pour qu’ils et elles écoutent leur petite voix intérieure qui crierait « non » au moment crucial. Mais qu’en est-il du « oui »? Avons-nous nous-mêmes désappris à sentir le désir, à écouter en nous ce qui provoque l’authentique excitation, l’enthousiasme et la curiosité : aller vers telle personne, essayer telle activité, tenter ce que nous n’avons jamais osé.

        Dans son livre Apprendre à transgresser, l’autrice, militante féministe et enseignante bell hooks (de son nom de naissance Gloria Jean Watkins) raconte que nourrir la vie de l’esprit (lire, étudier, apprendre) représentait pour elle et ses camarades de classe un acte contre-hégémonique. Elle fréquentait alors, au début des années 1960, une école primaire ségréguée, dans un milieu ouvrier du Kentucky aux États-Unis. Elle y côtoyait des enseignantes afro-américaines animées de la conviction qu’apprendre permettait de résister aux stratégies de colonisation raciste blanches véhiculées par la société américaine de l’époque. bell hooks raconte qu’elle n’a pas retrouvé cette exaltation d’apprendre à l’école secondaire qui était alors déségréguée et qui, sous des dehors d’égalité, reconduisait plutôt un système de domination. À l’école ségréguée, auprès d’enseignantes qui incarnaient au quotidien le changement social et politique qu’elles appelaient de tous leurs vœux, l’exaltation ainsi qu’un sentiment de puissance étaient embrayés par la connexion très forte, concrète, entre les apprentissages et un devenir possible. Cette expérience a fortement marqué bell hooks qui a tenté de la prolonger dans son rôle d’enseignante à l’université et qui s’est souvent sentie dissidente par rapport au cadre du système d’éducation américain.

 

        Qu’est-ce qui, dans le contexte sociopolitique du Québec d’aujourd’hui, se revendique de ces actes contre-hégémoniques? Quelles sont les alternatives aux valeurs dominantes de la société néo-libérale dans laquelle nous baignons, fondée majoritairement sur le capitalisme, l’hyperconsommation, la performance et l’individualisme? Quels sont les lieux, les espaces qui impulsent la réflexion, dynamisent la pensée critique, activent l’urgence de questionner les normes du système politique en place? Tentons de définir quels pourraient être ces actes. Douter dans une culture d’opinions? Expérimenter des plaisirs gratuits? Chercher à éprouver des perceptions non différées, non filtrées? Provoquer des rencontres authentiques avec des gens à l’extérieur de notre milieu, de notre cercle? Préférer le contact avec la nature toute proche au dépaysement du voyage? Choisir la douceur plutôt que l’efficacité? Avoir l’air fou, être farfelu, déranger l’ordre? Revendiquer l’intelligence sensible comme étant non pas antinomique, mais complémentaire à la rationalité? Partager l’autorité avec ceux et celles qui n’ont pas de pouvoir politique, à commencer par les enfants, en les intégrant dans des sphères décisionnelles? Nous déplacer vers une posture de non-savoir pour nous laisser instruire par d’autres types de connaissances, et notamment celles des enfants? Travailler à susciter le dialogue conflictuel beaucoup plus fertile et garant d’une authentique démocratie que les faux consensus? Il y en aurait tant d’autres à nommer, et plusieurs s’incarnent déjà dans des initiatives atypiques au sein d’écoles, d’organismes, de bibliothèques, de jardins, de parcs, de foyers, faisant trembler la « tyrannie de la majorité », pour le dire dans les mots de Tocqueville.

 

        bell hooks vivait l’école comme un lieu d’extase – de plaisir et de danger. Le théâtre pourrait-il, peut-il, lui aussi, distiller ces états rares et précieux, être ce lieu où l’on « se réinvente sans se conformer à l’image, définie par d’autres, de ce qu’on est censé être »? Comment aménager, dans les lieux fréquentés par la jeunesse et dans leurs horaires si densément remplis, des espaces, des moments, pour une véritable pratique de la liberté?

 

        Remettre en question les règles et les normes dominantes peut s’avérer effrayant, pour nous, adultes, autant sinon plus que pour les enfants. C’est tellement plus facile d’agir « comme ça parce que c’est comme ça », alors qu’il y a tant de choses qui pourraient être pensées autrement : comment on apprend, comment on se nourrit, comment on se loge, comment on voyage, comment on pratique notre foi, comment on enterre nos morts, comment on aime, comment on fait famille… À quoi pourraient ressembler des exercices d’assouplissement de nos rigidités pour entraîner nos imaginaires et nos corps à se débrider; exercices que nous inventerions ensemble, adultes et enfants, dans une circulation fluide des savoirs? C’est peut-être dans ce nouvel acquis de souplesse que nous nous allongerions assez pour entrevoir nos angles morts, et des réalités qui nous semblaient auparavant inconcevables (percevoir est peut-être le commencement de l’empathie).

        Apprendre à questionner nos modes de pensée, de travail, d’enseigner ou de faire des spectacles pour qu’ils se distinguent radicalement du modèle de la chaîne de montage, implique de transgresser certaines limites et d’abord celles érigées en nous-mêmes. Réinventer ces modes prend davantage de temps et d’énergie qu’une docilité passive. Mais bell hooks nous encourage à tenter cet effort, en chérissant la conviction « que nos vies doivent être des incarnations de nos positions politiques » (Apprendre à transgresser, p. 50).

CAPSULE 3 - RÈGLES AU THÉÂTRE, RÈGLES PARTOUT

DANS LES PAS DE PAUL B. PRECIADO :
EXPÉRIMENTER EN MARGE DES NORMES

        Pour certaines personnes, le cadre des possibilités offertes (possibilités d’être, de dire, de faire) s’avère être une prison. Bien souvent, nous naturalisons la norme, nous la protégeons. L’auteur militant, philosophe, commissaire d’expositions Paul B. Preciado se décrit comme un dissident du régime binaire. Assignée fille à sa naissance en 1970, dans une Espagne franquiste (conservatrice, catholique, autoritariste), Béatriz Preciado ne se reconnaît pas dans les diktats du genre féminin. Elle entreprend une traversée au début des années 2000, par l’injection de testostérone et se rebaptise Paul, mais sans non plus se reconnaître dans les diktats du genre masculin. Paul B. Preciado nous invite à s’immiscer entre les possibles et, ce faisant, à déployer un autre possible, pour paraphraser son amie Virginie Despentes dans la préface d’Un appartement sur Uranus. C’est la déconstruction du binarisme au sens large : homme ou femme; raison ou sentiments; arts ou sciences; etc. « Il n’y a pas deux rives opposées. Nous sommes toujours à la croisée des chemins. » (Un appartement…, p. 29)

 

        La subjectivité comme la société, nous dit Preciado, sont constituées d’une multiplicité de forces hétérogènes, irréductibles à une identité unique. Plutôt que le terme identité, Preciado préfère la multitude, la relation et le potentiel de transformation. À la représentation, il préfère l’expérimentation. Au capital humain, il préfère l’alliance multi-espèces. Au pouvoir, il préfère la puissance. Par un appel à une créativité inouïe qui commence au sein même du langage, Preciado interpelle la part indomptable, irréductiblement libre, à l’intérieur de nous.

 

        Il s’adresse aux enfants de demain et les encourage à inventer des théâtres dissidents.

CAPSULE 4 - CERNER LA DISSIDENCE

        Comment préserver chez les enfants et re-stimuler chez les adultes la « capacité à continuer d’imaginer autre chose » qui ouvre l’espace pour « devenir tout à fait autre chose que ce que l’on vous avait permis d’imaginer » (Despentes, préface d’Un appartement…) ? Si la dissidence est ce pas de côté, ce vent qui tourne et fait changer de direction à nos valeurs, comment faire pour que ce « non » initial s’ouvre vers une kyrielle de « oui » possibles?

 

        Preciado nous amène à « accepter qu’on n’arrive à être soi-même que grâce au changement, à la mutation, au métissage » (ibid., p. 32). Et pour embrayer ces mouvements, il nous enjoint à mobiliser notre imagination et un enthousiasme expérimental. Qui d’autres que les artistes sont à même de donner de l’élasticité à nos perceptions et comportements? Nous qui sommes bien souvent de la bonne pâte de citoyen·ne·s accommodant·e·s et dociles, peut-être pourrions-nous devenir nos propres sculpteur·rice·s? C’est bon de sentir que notre conception des choses et de nous-mêmes est malléable, qu’elle peut se façonner hors des moules en de fragiles appendices tout à la fois monstrueux, sensibles, magnifiques.

CAPSULE 5 - PUNKITUDE

DE L’INJONCTION À LA JONCTION :
L’ART ENTRE CONTRAINTE ET LIBERTÉ

        L’artiste multidisciplinaire, autrice, réalisatrice et actrice américaine Miranda July semble embrasser depuis le début de sa pratique le modus operandi suggéré par Preciado. C’est à un processus d’expérimentation sociale et subjective qu’elle nous invite, notamment par son projet Learning to love you more. La prémisse en est la suivante: July a besoin de contraintes extérieures pour créer (et sortir de la procrastination). Elle suppose qu’elle n’est pas la seule ainsi et conçoit donc une soixantaine de consignes créatives, dans la foulée de celles que Yoko Ono a répertoriées dans son livre Grapefruit. « Tresse les cheveux de quelqu’un d’autre »; « photographie tes parents en train de s’embrasser »; « fabrique une bannière d’encouragement et accroche-la dans l’espace public »; « rédige la conversation téléphonique de tes rêves », etc. Des centaines de gens de partout dans le monde se mettent alors à « obéir » aux consignes de July et lui envoient les photographies, vidéos, traces de leurs réalisations. July expose ensuite cette collection collective d’œuvres intimes sur un site internet, dans des galeries d’art, avant d’en faire un livre. C’est tout à la fois par l’extrême variabilité des réponses toutes personnelles aux consignes et par les liens qu’elles présentent malgré tout entre elles, qu’une émotion vive se dégage, résumée par ces mots tout simples: « tu es unique, mais tu n’es pas seul.e ». Si ces consignes visent à s’aimer davantage, elles ont aussi pour effet d’activer un processus inusité de subjectivation, de connaissance de soi qui passe par le respect strict de contraintes claires, mais avec un recul par rapport aux normes sociales établies (de bon goût, de bonne conduite, de productivité). En obéissant aux règles de July, nous performons notre propre liberté.

 

        Pour mettre en place le « parlement d’une autre sensibilité », selon la belle formule de Preciado (ibid., p. 118), des organismes « plus attenti[fs] à la singularité (…) qu’à la préservation de la norme » (ibid., p. 165) poussent comme des champignons dans les villes, élargissant le micellaire souterrain des manières autres de faire, de vivre, d’apprendre. Des écoles féministes, des lieux d’art relationnel, des librairies militantes, des laboratoires collectifs comme cet organisme de Delémont, en Suisse, nommé part entière, qui offre une année de pause et d’expériences diverses aux jeunes ou moins jeunes en réflexion « qui veulent sortir des ornières, créer du sens, affirmer leur singularité, vivre intensément, se positionner dans un monde en transformation » (site internet d’À part entière). D’août à juillet, chaque jour de la semaine est consacré à des activités qui entremêlent arts, politique, travaux manuels, philosophie, dans une circulation fluide des savoirs et de l’autorité. Chaque mardi, par exemple, la cohorte s’adonne à des « expériences de sorties de zone de confort »: passer la semaine avec la liste musicale de quelqu’un d’autre dans ses oreilles, faire une activité avec une personne de plus de 70 ans, passer une nuit dehors, écrire une lettre à quelqu’un et la lui poster, pratiquer un sport qu’on n’a jamais tenté, manger seulement ce qu’on a glané, apprendre à faire quelque chose qu’on ne sait pas faire et qui serait utile, etc.

 

        Ce sont là des actions à oser pour éprouver sa subjectivité, la déployer, l’étendre vers de nouveaux possibles et vers les autres également. Ce sont là de petites révolutions de l’être parce qu’elles opèrent un mouvement du connu vers l’inconnu, que seul le désir débridé peut laisser pressentir. « C’est par la fragilité que la révolution œuvre », nous dit Paul B. Preciado (ibid., p. 105).

 

        Le spectacle Une petite fête ne fait pas l’apologie du chaos et du renversement total de toute forme d’autorité. Mais il invite à questionner l’aspect arbitraire des règles qui ne sont pas « naturelles », mais en tout point fabriquées, conçues par des adultes qui ont reçu (ou se sont dotés de) ce pouvoir. Et si les règles viennent d’une personne ou d’un ensemble de personnes, c’est qu’elles sont construites et donc aussi imparfaitement humaines que tout le reste des inventions humaines. On peut donc les questionner. On peut même jouer à les contredire, à les changer, à y désobéir pour voir ce qui se passera. Les expériences qui renversent les rôles de pouvoir sont toujours fascinantes. C’est ce que s’emploie à faire par exemple l’organisme torontois Mammalian Diving Reflex qui initie des projets d’art social coconçus et codirigés par la jeunesse. Par exemple, Haircut by Children qui consiste à mettre sa chevelure entre les mains d’enfants formé·e·s préalablement en coiffure par des professionnel·le·s. Ou encore Nighwalks with Teenagers qui propose à des adultes d’abandonner leurs pas aux bons soins d’un groupe d’adolescent·e·s qui les guident dans leur quartier, à travers les coins qu’ils et elles fréquentent, le temps d’une balade nocturne.

 

        La politique implique d’organiser la vie en société par l’adoption de lois communes visant à une cohabitation la plus paisible possible. Mais on en vient parfois à ne plus se sentir concerné·e·s par la politique. Comme si les lois étaient là depuis toujours, immuables et lointaines, abstraites, voire opaques, déconnectées de notre vie, de nos actions, de notre quotidien. S’entraîner à remettre en question les règles permet peut-être de garder vivace ce lien au politique, à l’organisation de la cellule collective, qu’elle soit plus intime ou plus sociale. Certain·e·s diront que si la politique les ennuie, le politique les passionne. C’est qu’ils et elles distinguent les mécanismes de gouvernance d’une société et l’ensemble des rapports possibles entre les membres d’une société. En ce sens, du politique sous-tend chacune des relations entre deux personnes et plus (couple, famille, bande d’ami·e·s, classe, conseil d’administration, groupe d’employé·e·s, membres d’un organisme, etc.). Comment garder vif ce lien quotidien au politique? Comment le faire apparaître, le rendre tangible, et ce, à différentes échelles? Est-ce que de générer de l’enthousiasme à la vie commune de la famille peut éventuellement stimuler une participation citoyenne? Est-ce que l’implication active dans l’organisation d’une classe (implication qui peut venir avec des questions dérangeantes, des malaises, des conflits…) accroît une plus fine observation des dynamiques sociales?

 

        Plutôt que d’amener les enfants à réfléchir sur tout ce qui va mal dans le monde en ce moment et à tout ce que nous pressentons qu’ils et elles auront à affronter dans le futur (et qui nous terrifie d’angoisse), Une petite fête vise le cœur même du rouage social, la plus petite unité de mesure de notre vie en société : notre rapport aux règles et donc au politique, dans le renversement de l’impuissance et de l’apathie. C’est le contraire d’une posture désespérée ou mortifiée, et en cela, la fête est un espace révolutionnaire, et plus encore si elle se déploie avec humilité, dans l’étonnement d’une absence de motif officiel si ce n’est que celui de se sentir en vie.

 

        « Les commémorations les plus belles sont celles que célèbrent les révolutions invisibles, les transformations sans date de commencement ni de caducité. (…) Il faut oublier les anniversaires. Il faut oublier les repères et laisser tomber les reliques. Pour célébrer toutes nos autres naissances possibles. » (Paul B. Preciado, ibid., p. 280)

CAPSULE 6 - DES ESPACES DE LIBERTÉ

EXPÉRIMENTONS!

SOMMES-NOUS DE LA PÂTE À MODELER?

        Connais-tu l’expression : “c’est une bonne pâte!” On s’en sert pour désigner une personne accommodante, voire docile, qui n’a pas de mal à se conformer aux règles, au cadre, au moule. Voici donc une bonne pâte! Une pâte à modeler! Imagine que tu es l’adulte et que la pâte à modeler, c’est toi! Quelles sont les phrases (les règles, les consignes, les exigences) que les adultes t’adressent, que ce soit tes parents, tes profs, tes éducateur·rice·s au service de garde, tes entraîneur·euse·s sportif·ve·s? Adresse ces demandes à la pâte tout en la modelant à ta guise: est-ce que tu vas en faire une boule bien ronde ou une galette bien plate? Vas-tu la séparer en plein de petits bouts ou la garder en un seul bloc compact? Est-ce que l’énumération de règles va influencer ta manière de manipuler la pâte? Est-ce que l’énumération va transformer l’énergie de ton action, la rend plus vive, plus agressive ou au contraire plus douce?

        Recette de pâte à modeler : Dans une casserole, mélanger 1 tasse de farine, ¼ de tasse de sel et 2 cuillères à soupe de crème de tartre. Incorporer 1 tasse d’eau en remuant. Ajouter du colorant alimentaire à votre goût. Cuire à feu moyen en remuant constamment, jusqu’à ce que le mélange forme une boule de pâte épaisse qui se détache des parois de la casserole. Laisser tiédir et pétrir. Refaire ces étapes 4 fois pour avoir une boule de pâte satisfaisante pour le jeu. Conserver la pâte dans un contenant hermétique à la température ambiante.

EXPÉRIMENTONS!

CHAOS DANS LE TROUPEAU

        As-tu déjà observé un groupe de personnes dans un espace public? Juste en observant, on peut comprendre plein de choses sur les dynamiques entre les gens, que ce soit les groupuscules dans la cour d’école, les bandes d’ados au parc, les familles à l’épicerie. Dans la classe, on peut aussi s’attarder sur les dynamiques de pouvoir au sein d’un groupe. Rassemblez-vous autour d’une grande table ou au sol. Vous y avez disposé une collection de figurines d’animaux, une bonne vingtaine. Commencez par placer les animaux en un cercle, côte à côte. Quel mot choisiriez-vous pour décrire cette configuration? Ensuite, chacun·e votre tour, faites bouger le groupe d’animaux.

 

        Qu’est-ce qui se passe si vous placez le petit faon au centre du grand cercle d’animaux? Quel mot décrit alors cette image? Est-ce que c’est le même mot si c’est un lion plutôt qu’un faon qui se retrouve au centre? Et si vous décidez de séparer tous les animaux en deux bandes rivales? Et si vous décidez de regrouper tous les animaux, à l’exception d’un renard qui fait face à la foule? Et si ce même renard est placé sur un bloc toujours face au groupe, qu’est-ce que ça change? Est-ce que ça lui donne plus ou moins de pouvoir? Après avoir cerné les définitions possibles pour “dissidence”, est-ce que vous pourriez maintenant illustrer la dissidence par la disposition des animaux?

        Si vous n’avez pas de figurines d’animaux sous la main : faites le jeu avec n’importe quel ensemble d’éléments semblables ou de même catégorie; personnages Playmobil ou Lego, dinosaures en plastique, une dizaine de plaquettes Kapla ou de blocs Jenga, même une collection de bouchons de liège peut faire l’affaire! L’important est de pouvoir projeter une petite communauté dans cet ensemble et de créer différentes configurations qui donnent à voir différentes mutations du pouvoir.

EXPÉRIMENTONS!

UNE FOULE EN MARCHE

        Toujours dans cette idée d’observer et d’expérimenter comment le pouvoir peut circuler dans un groupe, commencez par circuler dans la classe, après avoir entassé les pupitres sur les côtés pour dégager un grand espace vide au centre.

 

        Marchez simplement dans cet espace vide, traversez-le comme si vous étiez une foule sur une place publique. Regardez-vous. Prenez conscience des choix que vous avez : marcher au rythme que vous voulez, vous immobiliser pour observer, suivre quelqu’un·e, tenter de créer un mouvement, vous opposer au mouvement collectif.

 

        Maintenant, quand tu le sens, tu peux t’immobiliser. Le groupe autour de toi doit alors ralentir, s’arrêter de marcher et te regarder. Observe ce que ça provoque en toi d’avoir soudainement tous les regards tournés vers toi. As-tu envie de te cacher? De te mettre en boule? De reculer dans un coin de mur? De fuir? Ou au contraire de te rapprocher de quelqu’un en particulier, de soutenir un regard, de faire un geste? Laisse libre cours à tes impulsions! Réagis comme tu le sens, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise option. Quand tu décides de reprendre la marche, tout le groupe la reprend aussi.

        Une personne désignée préalablement se retire de la foule en marche. Elle va nommer des images et le groupe va bouger selon ce que ça inspire à chacun.e. Entre chaque image nommée, le groupe se remet en marche.

1. Deux bandes rivales

2. Seul face au groupe

3. Troupeau

4. Tous aux abris!

5. Face à face

6. Le champ après la bataille

7. Faces contre le sol

8. Se fondre dans le décor, vouloir disparaître

9. Nuée d’oiseaux

10. Faces contre le mur

11. Sorties de secours

12. Une partie du corps en apesanteur

13. Le visage vers la lumière

14. Tremblement de terre

15. Une fête dansante au ralenti

EXPÉRIMENTONS!

RÈGLES À SUIVRE POUR ÊTRE PLUS LIBRES

        En t’inspirant des exemples du livre Learning to love you more, de Miranda July, invente des règles à suivre pour se sentir plus libres, c’est-à-dire des consignes pour expérimenter quelque chose d’un peu fou, d’inventif, qui permet de sortir momentanément de notre zone de confort.

        Dans cet esprit et en équipe de deux ou trois :

Invente un règlement que tu voudrais faire adopter par ta classe.

Invente un règlement pour ton groupe d’ami·e·s.

Invente un règlement pour tes parents ou ta famille.

Invente un règlement pour ton ou ta professeur·e.

        Un exemple de règlement pour ta famille :

        Chaque premier samedi du mois, la famille participe à la JOURNÉE DE L’INVERSION pour faire l’expérience de ce qui, a priori, ne correspond pas à ce qu’on croit être nos goûts. Chaque membre de la famille dresse d’abord une liste de 5 activités qu’il ou elle adore faire le samedi et qu’elle voudrait faire découvrir aux autres. Soyez très spécifiques sur la description de l’activité. Si tu aimes lire, indique aussi le titre du livre. Ensuite, chacun·e pige une activité qui ne fait pas partie de sa propre liste. Ainsi, ton père pourrait se retrouver à devoir lire le grand Pokédex des Pokémon, jouer au hockey dans la ruelle avec un de ses ami·e·s, colorier un mandala, participer à une tague glacée dans le module de jeux ou fabriquer une extraordinaire cabane dans le salon. À l’inverse, tu devras peut-être lire un article de journal, passer l’aspirateur en écoutant une balado, faire des crêpes pour tout le monde, inviter des ami·e·s pour l’apéro ou jouer une partie d’échecs.

 

        Un exemple de règlement pour ta classe :

        Chaque vendredi après-midi, juste avant que la cloche ne sonne, aura lieu la SUPER-BOOM DE 15 MINUTES! Au fil de la semaine, vous créez collectivement une liste musicale de vos chansons préférées pour danser. Le moment venu, vous allumez un éclairage spécial, poussez les pupitres pour dégager une piste de danse improvisée et en avant la musique! Vous lâchez votre fou pendant 15 minutes top chrono!

CAPSULE 7 - COLLAGE DE POSSIBLES

DISCUTONS!

        À quoi servent les règles? Les règles sont-elles nécessairement en contradiction avec la liberté? À quel âge commence-t-on à oublier la sensation d’une totale liberté? Quels sont les endroits où l’on se sent libre? Est-ce que la liberté s’apprend? Que peut l’art pour la liberté? Qu’est-ce que ça fait de désobéir? Est-ce qu’il y a de bonnes raisons de désobéir? Est-ce que ça prend des règles pour éprouver la liberté? Est-ce que, pour se sentir libre, il faut parfois se sentir contraint? Qu’est-ce qui agit comme un frein dans tes envies, tes élans, tes actions? Si tu avais une journée de totale liberté, qu’est-ce que tu ferais? Si tu avais l’occasion de faire une fête sans adultes, qu’est-ce qui se passerait?

CRÉDITS

Idéation, animation et textes : Anne-Marie Guilmaine

Captations dessinées : Youloune

Musique et édition des capsules audio à partir d’enregistrements ultra bruts : Raphaël Léveillé

Mise en page, photographies et mise en ligne : Ludger Côté

        Certaines des entrevues ont été réalisées avec le conseil des jeunes de Brila, un organisme de bienfaisance à vocation éducative qui inspire les esprits de tout âge à réfléchir sur les grandes questions de la vie via son approche de Philocréation®️ (www.brila.org). Nous remercions chaleureusement sa directrice, Natalie Fletcher, d’avoir rendu possible ces rencontres. Et nous remercions les adolescent·e·s et les enfants qui ont bien voulu s’ouvrir à nous.

NOTICES BIO

        Anne-Marie Guilmaine se définit comme autrice scénique parce qu’elle entremêle sa passion pour les mots et celle pour la mise en scène au cœur de processus atypiques qui mobilisent de petites communautés éphémères. Avec la compagnie Système Kangourou qu’elle codirige depuis 2006 avec son alliée Claudine Robillard, elle conçoit des spectacles délicats, féministes et interdisciplinaires, de concert avec une multitude de personnes, artistes ou non, qu’elle invite sur scène pour y porter leurs propres récits, leur mémoire et leur imaginaire. Faisant partie du collectif de direction artistique du Théâtre Aux Écuries, elle y a créé récemment Fantômes, rêverie avec sept performeur.euse.s de 11 à 73 ans portant sur la manière dont nous cohabitons avec nos morts. Puisque chaque projet correspond pour elle à une occasion de rencontres inédites, elle a développé une fervente curiosité envers la jeunesse, tangible par les trois éditions de Ce qui nous relie? qu’elle a cocréées avec sa complice de longue date Mélanie Dumont, directrice associée au volet enfance-jeunesse du Théâtre français du CNA, ou encore par le spectacle Le pouvoir expliqué à ceux qui l’exercent (sur moi) qu’elle a cocréé avec l’auteur Pierre Lefebvre et une quarantaine d’adolescent.e.s qui l’ont défendu sur scène.

 

        Youloune est illustratrice, médiatrice en art contemporain et moderne, maman depuis 2020 et animatrice d’ateliers participatifs. Ses projets mettent à l’honneur l’Humain, que cela soit par la captation dessinée en arts vivants ou par ses illustrations. Elle combine avec harmonie créativité, sensibilité, générosité et authenticité. Le processus de création devient une occasion de saisir la magie du quotidien et d’encourager les échanges impromptus. L’instant partagé devient un vecteur pour tisser des liens dont elle souhaite garder traces pour rendre l’art accessible à tous·tes.

BIBLIOGRAPHIE ET LIENS INSPIRANTS

HOOKS, bell, Apprendre à transgresser; L’éducation comme pratique de la liberté, Paris, Syllepse, Montréal, M éditeur, 2019 [édition originale en anglais en 1994].

PRECIADO, Paul, Un appartement sur Uranus; chroniques de la traversée, Paris, Grasset et Fasquelle, coll. “Points”, 2019.

JULY, Miranda; FLETCHER, Harrell, Learning to Love You More, Munich/Londres/New York, Prestel, 2007. http://www.learningtoloveyoumore.com/

ONO, Yoko, Pamplemousse, Paris, Textuel, 2004 [première édition en 1964].

Balado Un podcast à soi, épisodes L’école de la violence, Comment élever les garçons, L’autodéfense des enfants, ainsi que Mon lycée féministe.

Site internet d’À part entière: https://www.apartentiere.ch/fr/annee-a-part-entiere.html

Site internet de Mammalian Diving Reflex: https://mammalian.ca/